LE COLLIER DE SOIE
XI. RETOUR à LA RéALITé
Le ronronnement discret des moteurs de l’avion berçait Alice, installée confortablement en classe affaires, un verre de champagne à la main. Par le hublot, les nuages s’étiraient en une mer cotonneuse sous un ciel d’un bleu tranchant, mais son esprit n’était pas tourné vers le paysage. Elle pensait à Nicolas, assis quelques rangées derrière en classe économique – une décision qu’elle avait prise sans discussion, un rappel de sa place. Les vacances en Toscane avaient été une apothéose, un couronnement de son pouvoir. Elle sourit intérieurement, savourant chaque détail : le contrat qu’elle lui avait fait signer des mois plus tôt, cette feuille de papier qui l’avait enchaîné à elle comme un serment gravé dans le marbre ; la liberté qu’elle s’était octroyée de coucher avec d’autres hommes à son gré, un privilège qu’il acceptait désormais sans un murmure ; et cette absence totale de résistance dans ses yeux, ce regard suppliant qui trahissait sa reddition complète. Elle avait gagné, définitivement. Nicolas n’était plus un homme à ses côtés, mais une extension de sa volonté, un objet vivant qu’elle sculptait à sa guise. Cette pensée la fit frissonner de satisfaction – elle avait tout, et elle voulait encore plus.
L’atterrissage à Paris marqua le retour à leur réalité. L’appartement, avec ses murs élégants et ses meubles soigneusement choisis, les accueillit dans un silence familier. Alice posa ses valises près de la porte avec une nonchalance calculée, laissant à Nicolas le soin de les ranger – un réflexe qu’il exécuta sans qu’elle ait besoin de le demander. Les vacances étaient finies, et son travail reprit de plus belle : des rendez-vous avec des galeristes, des négocations pour des toiles rares, des dîners avec des clients fortunés. Elle disparaissait tôt le matin, impeccablement vêtue, et rentrait tard, souvent fatiguée mais toujours souveraine. Nicolas, lui, la voyait à peine, mais elle occupait chaque seconde de son existence.
Sa vie se résumait à elle. Le ménage était une litanie sans fin : aspirer les tapis, polir les surfaces, laver les vitres jusqu’à ce qu’elles brillent comme des miroirs. Les courses, qu’il faisait selon une liste précise qu’elle lui envoyait par message, étaient une expédition solitaire – il poussait le caddie dans les allées, choisissant chaque article avec une rigueur presque obsessionnelle, sachant qu’une erreur lui vaudrait un reproche cinglant. La cuisine, elle aussi, était devenue un rituel : des plats qu’elle aimait, préparés avec soin, servis à l’heure exacte où elle passait la porte, même si elle ne daignait parfois que picorer avant de s’affaler sur le canapé. Et puis il y avait la cage de chasteté, ce métal froid qui enserrait son intimité, un rappel constant de son appartenance. Elle vérifiait parfois le cadenas avec un sourire narquois, la clé pendue à son cou comme un bijou de conquête, et il sentait alors son emprise s’enfoncer un peu plus dans sa chair.
Ses amis, il ne les avait pas vus depuis des mois. Les messages s’accumulaient sur son téléphone – « Ça fait un bail, on prend un verre ? » ou « T’es passé où, mec ? » – mais il trouvait toujours une excuse. « Trop de boulot, » écrivait-il, un mensonge qui sonnait creux même à ses propres yeux. La vérité, c’était qu’Alice avait coupé ce lien sans même avoir à le formuler : « Tes amis sont idiots, » avait-elle dit un jour, et il avait compris que les voir serait une trahison. Il vivait dans une bulle où elle était le centre, l’horizon, le soleil et l’ombre. Quand il n’était pas occupé à ses tâches, il attendait – attendait son retour, son regard, son prochain ordre. Même les rares moments où ils partageaient le lit, elle au-dessus des draps et lui au pied comme un chien, étaient empreints de son pouvoir : elle dormait paisiblement, tandis qu’il fixait le plafond, la cage lui rappelant qu’il n’avait plus rien à lui offrir qu’elle ne prenne déjà.
Ce matin-là, alors qu’elle se préparait pour une réunion importante – un tailleur noir cintré, des escarpins vernis, une touche de rouge à lèvres carmin –, elle passa devant lui sans un mot, occupé à astiquer une étagère. Il sentit son parfum flotter dans l’air, un mélange de fleur d’oranger et de cèdre, et leva les yeux juste assez pour voir ses talons claquer vers la porte. « Le dîner à 20h, » lança-t-elle en attrapant son sac, sans se retourner. « Et fais les vitres, elles sont sales. » La porte se referma, et Nicolas resta seul, le chiffon à la main, son univers réduit à ces murs et à l’écho de sa voix. Elle travaillait, brillait, dominait le monde extérieur ; lui, il polissait le sien, enchaîné à une routine qui n’avait plus de fin, un esclave consentant dont la vie n’avait plus de sens hors d’elle.