LE COLLIER DE SOIE
XII. UN DînER à DEUX VOIX
Vers 15h, alors que Nicolas passait l’aspirateur dans le salon, son téléphone vibra sur la table basse. Un message d’Alice, sec et direct : « Je rentre avec quelqu’un ce soir. Cuisine pour deux. » Pas un mot de plus, pas une explication. Il relut le texte, les mains tremblantes, et sentit une boule se former dans sa gorge. Quelqu’un ? Qui ? Un homme ? La pensée le frappa comme un coup de poignard. Il savait qu’elle se donnait ce droit – coucher avec d’autres, une clause implicite de leur contrat tacite, renforcée par les fois où elle l’avait forcé à goûter les restes de ses escapades. Mais l’amener ici, dans leur appartement, sous ses yeux ? C’était une limite qu’elle n’avait jamais franchie, une douleur qu’il n’avait jamais envisagée malgré son amour fou pour elle. La voir faire l’amour à un autre serait une torture absolue, un déchirement qu’il ne savait pas s’il pourrait supporter. Pourtant, il ne répondit pas. Que pouvait-il dire ? Il devait obéir, quoi qu’il arrive.
La journée s’étira dans une angoisse sourde. Il fit les courses – un filet mignon, des légumes rôtis, une tarte aux poires pour le dessert –, prépara tout avec une précision maniaque, chaque geste mécanique masquant le tumulte dans sa tête. À 20h, comme chaque soir, il s’installa à quatre pattes dans l’entrée, tête baissée, les mules d’intérieur d’Alice impeccablement nettoyées et posées à côté de lui, prêtes à être glissées à ses pieds si elle le décidait. La cage pesait sur lui, un rappel physique de son asservissement, et la tension monta d’un cran lorsqu’il entendit le claquement familier de ses talons dans le couloir. Une autre voix l’accompagnait – féminine, rieuse. Marie ? Son cœur s’allégea un instant, un soulagement fugace : pas un homme, pas ce cauchemar-là.
Alice passa la porte sans un regard pour lui, tendant une botte boueuse vers son visage – une bottine en cuir noir, crottée par une promenade dans un parc humide. « Embrasse et déchausse-moi, » ordonna-t-elle, sa voix tranchante. Il posa ses lèvres sur le cuir sale, puis la délassa avec soin, révélant un pied nu qu’elle glissa dans une mule. « Tu vas avoir du pain sur la planche ce soir, » lança-t-elle avec un sourire narquois, désignant les semelles encroûtées qu’il devrait plus tard nettoyer à la langue avec du cirage. Marie entra à son tour, vêtue d’un manteau cintré et de bottines élégantes, un éclat d’excitation dans les yeux. Depuis le dîner où Alice avait révélé leur dynamique, elles étaient devenues inséparables, partageant confidences et rires. Marie, fascinée par ce qu’elle avait vu ce soir-là, rêvait de trouver un homme comme Nicolas, un soumis à modeler.
« Salue notre invitée comme il faut, » dit Alice, chaussée de ses mules, en s’adossant au mur avec une nonchalance souveraine. Nicolas avança, embrassa timidement les bottines de Marie, mais Alice claqua la langue. « Non, lèche. Elle n’a pas de chaussons, ses chaussures doivent être propres avant d’entrer. » Marie étouffa un rire, ravie, et Nicolas s’allongea sur le dos, offrant sa langue comme un paillasson. Marie frotta ses semelles sur lui, essuyant la crasse avec une aisance naturelle, puis tamponna les restes sur son t-shirt, le laissant maculé. « Incroyable, » murmura-t-elle, euphorique, tandis qu’Alice hochait la tête, satisfaite. « Au salon, » ordonna-t-elle, claquant des doigts pour que Nicolas apporte à boire.
Elles s’installèrent sur le canapé, un verre de pinot gris à la main, pendant que Nicolas terminait les préparatifs à la cuisine. Leurs rires emplissaient l’espace, un contraste cruel avec son silence. À table, elles s’assirent côte à côte, et Nicolas, entre les services, restait à quatre pattes, tête basse, ignoré comme un meuble. Alice parlait de lui à Marie sans retenue, sa voix teintée de moquerie. « Tu te souviens de Jérôme ? Un associé d’un client, grand, un peu brute. On est sortis en boîte un soir, et… disons qu’il savait y faire. » Elle ricana, détaillant tout – les mains de Jérôme sur sa peau, la façon dont il l’avait prise dans une arrière-salle, son plaisir bruyant. Nicolas, à quelques centimètres, entendait chaque mot, médusé, le cœur serré par une humiliation qui le paralysait.
Puis Alice baissa la voix, un éclat complice dans les yeux. « Tu sais, Marie, je n’arrête pas de repenser à cette soirée où on s’est embrassées. Trop de gin, peut-être, mais… » Elle laissa la phrase en suspens, et Marie rougit légèrement, riant. « Un jeu, non ? » répondit-elle, mais son regard disait autre chose. Nicolas, toujours à quatre pattes, encaissa la révélation : Alice avait un penchant pour Marie, elles s’étaient embrassées – une facette de sa maîtresse qu’il découvrait en même temps que son rôle de témoin muet. Elles continuèrent à discuter, leurs voix mêlées de rires, tandis qu’il restait là, invisible, écrasé par le poids de leurs mots et de sa soumission.