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LE COLLIER DE SOIE

XVIII. PREMIèRE NUIT DANS LE SUD

         Le trajet en train s’était déroulé sans accroc, un voyage fluide depuis la Gare de Lyon jusqu’à une petite gare provençale noyée sous le soleil de juin. Nicolas s’était affairé aux bagages des deux déesses – les valises en cuir d’Alice, impeccablement rangées, et le sac plus bohème de Marie, qu’il avait portés sans un mot, suant sous la chaleur pendant qu’elles papotaient en montant dans le taxi. La villa, nichée dans l’arrière-pays près de Nice, était un bijou : une bâtisse en pierre ocre entourée d’oliviers, une terrasse ombragée, et une piscine aux eaux cristallines scintillant sous le ciel azur. Le temps était idéal, une chaleur sèche adoucie par une brise parfumée de lavande et de thym sauvage.

 

         À leur arrivée, vers 17h, Alice et Marie prirent un verre de rosé frais dans le salon extérieur pour se remettre du voyage, leurs rires emplissant l’air tandis que Nicolas rangeait les valises dans la chambre principale. Elles découvrirent ensuite le jardin, un écrin de verdure avec des citronniers et une piscine bordée de dalles blanches. Marie repéra une niche en pierre dans un coin, à moitié cachée par un buisson de romarin, et ne put s’empêcher de lancer : « Oh, regarde, Alice, une niche pour ton chien ! » Juste à cet instant, Nicolas les rejoignit à quatre pattes, sa laisse traînant derrière lui sur l’herbe. Elles pouffèrent de rire, un éclat sonore qui ricocha contre les murs de la villa, et Alice tapota la tête de Nicolas comme on flatte un animal. « Parfaitement à sa place, » murmura-t-elle, amusée.

 

         Il était 18h, et la piscine les appelait irrésistiblement. Elles mouraient d’envie de plonger avant leur dîner au restaurant repéré sur la route – un petit établissement étoilé qu’Alice avait réservé pour deux à 21h. Nicolas, lui, resterait à la villa, chargé de défaire entièrement les bagages, de ranger leurs vêtements dans le dressing, et de vérifier l’état des sandales d’Alice. Ces sandales de vacances, oubliées depuis la Toscane, traînaient dans un placard parisien depuis des mois, et il savait qu’elles seraient son repas ce soir-là – lécher les semelles poussiéreuses serait sa punition s’il ne les rendait pas impeccables. Alice ne pardonnait pas les négligences, et il s’y attellerait avec une précision désespérée.

 

         Elles ôtèrent leurs vêtements de voyage – Alice en bikini noir échancré, Marie en maillot une pièce rouge à découpes – et plongèrent dans l’eau avec des cris de joie, leurs éclaboussures scintillant sous le soleil déclinant. Nicolas les attendait au bord, à genoux, deux serviettes épaisses pliées sur ses bras, immobile comme une statue. Elles nagèrent un moment, jouant à s’éclabousser, puis sortirent, ruisselantes, pour s’installer sur les transats du salon extérieur. Deux cocktails – des spritz préparés par Nicolas avec des tranches d’orange sanguine – les attendaient sur une table basse, et elles s’allongèrent, savourant la fraîcheur des verres contre leurs lèvres.

 

         Alice fouilla dans son sac à main en osier et en sortit un paquet de cigarettes, un vice qu’elle s’autorisait en vacances pour lâcher la bride, comme elle l’expliqua à Marie, surprise. « Juste quand je suis loin de Paris, » dit-elle avec un sourire narquois. « Ça me détend. » Elle en tendit une à Marie, qui accepta par curiosité, et claqua des doigts. Nicolas, comprenant le signal, rampa jusqu’à la cuisine pour chercher un briquet dans les tiroirs. Il revint avec, allumant d’abord la cigarette d’Alice, puis celle de Marie, leurs regards croisant à peine le sien. Mais un problème se posa : il n’avait pas trouvé de cendrier. « Où est le cendrier ? » demanda Alice, un sourcil levé, en tirant une première bouffée. « Je… je n’en ai pas vu, » murmura-t-il, tête basse.

 

         Un sourire cruel naquit sur les lèvres d’Alice. « Pas grave, » dit-elle, tapotant sa cigarette au-dessus de lui. « Viens entre les transats, assis, tête en arrière, bouche ouverte. » Nicolas écarquilla les yeux, incrédule. Un cendrier humain ? Elle plaisanta, sa voix douce mais tranchante : « Tu es un chien, un objet, alors pourquoi pas un cendrier ? Ne t’inquiète pas, tu ne devras pas avaler les mégots – tu iras les jeter après qu’on les aura éteints sur ta langue. » Marie étouffa un rire, fascinée, et Nicolas, sans choix, s’installa entre elles, assis sur l’herbe, la tête renversée en arrière, la bouche béante comme un réceptacle. Elles s’allongèrent à nouveau, tirant sur leurs cigarettes, la fumée s’élevant en volutes dans l’air tiède.

 

         « C’est tellement bon de te retrouver, » murmura Marie, sa voix rythmée par les tapotements réguliers de sa cigarette au-dessus de la bouche de Nicolas. Des cendres grises tombaient sur sa langue, chaudes et amères, et il luttait pour ne pas bouger, chaque mouvement risquant une punition. « Oui, » répondit Alice, « ces vacances vont être parfaites. La piscine, les dîners, les soirées au bar du village… On va s’amuser comme des folles. » Elles discutèrent ainsi, évoquant leurs plans – une journée à explorer les ruelles pavées, un marché où elles achèteraient des tapenades et des figues fraîches, une nuit à danser sous les étoiles – tandis que Nicolas, silencieux, encaissait les cendres, son rôle réduit à une fonction utilitaire.

 

         Quand sa cigarette fut presque finie, Alice se redressa légèrement. « Sors ta langue, » ordonna-t-elle. Il obéit, et elle écrasa son mégot sur la chair tendre, le bout incandescent brûlant sa langue avec une douleur vive et immédiate. Nicolas tressaillit, une larme roulant sur sa joue malgré ses efforts pour retenir un cri, et Alice y prit un malin plaisir, son regard pétillant de sadisme. Marie, plus réservée, hésita devant son propre mégot, et Alice le remarqua. « Vas-y, » dit-elle doucement, posant une main sur son bras. « Considère-le comme ton esclave aussi. Sans retenue. C’est mon cadeau à toi – je veux le partager complètement. »

 

         Marie, rassurée par ces mots, hocha la tête et imita Alice, écrasant son mégot sur la langue de Nicolas. La douleur revint, plus intense encore, et il pleura maintenant à chaudes larmes, silencieux mais brisé, des gouttes salées coulant sur son menton. Alice claqua des doigts une fois de plus. « Va cracher ça dans la poubelle, » ordonna-t-elle, implacable, « et nettoie-toi la bouche parfaitement. Ce serait intolérable que tu lèches mes pieds ou mes chaussures avec une langue aussi sale. » Il se leva, titubant légèrement, et rampa jusqu’à la cuisine, jetant les mégots noircis avant de se rincer la bouche avec une eau qu’il trouva trop froide, la brûlure pulsant encore sur sa langue.

 

         Dehors, Alice et Marie se levèrent, prêtes à se préparer pour leur dîner. Elles laissèrent les transats en désordre, confiantes qu’il rangerait tout à leur retour, et disparurent dans la villa, leurs rires s’évanouissant dans l’air du soir.